A toujours…

10/10/2020

Quand le faire part du décès arrive brutalement par mail dans la soirée du 23 septembre, c'est pour moi comme un grand coup dans l'estomac. https://gallaire.com/ Puis ma tête se met lentement à réfléchir : quand est-ce que j'ai vu Fatima Gallaire pour la dernière fois « vivante » (c'est seulement une façon de parler car elle restera toujours vivante pour moi) ? Mon livre d'or me donne illico la réponse - le jeudi 21 août 2014. Elle a écrit : Un grand merci et une grande gratitude pour m'avoir offert ces moments hors du temps pendant lesquels j'ai restauré mon corps et mon âme. Ainsi l'amitié se transforme-t-elle en force qui pousse à la création. En deux phrases, toute la complexité et l'énorme richesse d'une relation humaine est sortie de sa plume. Sans le savoir, elle a résumé à ce moment précis notre relation de longue date, une relation exceptionnelle car à la fois amicale et intellectuelle dont le point de départ est un samedi matin fin des années 80, à la mairie du 13e arrondissement. Plus précisément, lors d'un salon de livre organisé avec des auteur-e-s habitant dans cette partie de la capitale. Une rencontre décisive entre une Algérienne et une Allemande, ayant exactement 12 ans de différence d'âge (nées toutes les deux sous le signe du singe selon l'horoscope chinois), chacune venant de la campagne et d'une famille nombreuse à la capitale française. Il faut toujours un coup de folie pour bâtir un destin, d'après Marguerite Yourcenar (Les Yeux ouverts). En effet, ce jour en question, je suis venue dans un coup de folie à la recherche de Gabo, le créateur de 100 ans de solitude, qui d'après un article de presse devrait résider dans le 13e. Certainement déjà une des nombreuses fake news puisqu' en mai 2016, c'est dans le 7e qu'on inaugure une place à l'honneur du grand écrivain colombien & prix Nobel de la littérature qui habitait réellement près de cette place de 1956 jusqu'à 1957. https://www.parisrues.com/rues07/paris-07-place-gabriel-garcia-marquez.html

Quelle chance incroyable pour moi d'être tombée sur Fatima Gallaire! Notre rencontre inattendue a orientée ma vie parisienne vers le théâtre de femmes francophones et m'a fait découvrir le monde arabe. Choukran, chère amie ! Comment savoir qu'un sourire d'elle déclenchera mon rôle futur d'une « hagiographe » sous forme d'une thèse de doctorat de 1992 à 1997 a la Sorbonne Nouvelle ? Tout ça, grâce au cadeau de sa première pièce « Ah, vous êtes venu où il y a quelques tombes... » que j'ai traduit en allemand quelques mois plus tard, lors d'un séjour de six semaines à Cuba, en 1989. Sans trouver par contre- malgré mes études universitaires de la langue française- un titre approprié en allemand, jusqu'à cette nuit du 23 septembre : Endstation Friedhof (terminus cimetière). Avec le recul du temps, j'ai finalement compris que sa première pièce très autobiographique raconte un féminicide sous forme de métaphore. Rien de spécifique du monde arabe. Loin de ça ! Les féminicides sont un vrai fléau à l'échelle planétaire. A la fin de sa carrière, Fatima a repris ce thème lors d'un séjour au Mexique. Et quelle surprise à l'heure actuelle : la « championne » des féminicides reste l'Amérique latine, cependant la France n'est pas si loin... https://www.latina.fr/news/le-nombre-de-feminicides-est-en-hausse-en-amerique-latine-40967 Sachez qu'une féministe française Hubertine Auclert a utilisé ce terme déjà en 1902 dans le Radical, à propos d'une loi dite "féminicide". En octobre 2019, les Femen ont manifesté au cimetière du Montparnasse pour dénoncer les féminicides en France. https://www.huffingtonpost.fr/entry/femen-feminicide-manifestation_fr_5d989a05e4b099389800613b

Femme rebelle et féministe, Fatima Gallaire dénonce à travers ses œuvres les injustices, notamment en matière de la condition de la femme ainsi que les injustices concernant les hommes. Souvent glissée dans le rôle d'une conteuse, sa critique de la société algérienne ou française ne se veut pas militante mais pédagogique. Or son écriture reflète toujours sa double culture malgré le fait qu'elle s'exprime en français au détriment de l'arabe. Grâce à ses œuvres, elle était la parfaite ambassadrice pour la réconciliation entre son pays d'origine et son pays d'accueil. Fatima aimait les grands défis...

Il pleut le jour de son enterrement. Comme c'est un jour de marché dans le 15e, je vais voir mon marchant de fleurs. Non, pas de roses blanches (c'est pour des gens célèbres admirés qu'on ne connaît pas personnellement et j'ai déposé la dernière rose blanche à la tombe de Violeta Parra à Santiago/Chili en 2016). Par contre, les tournesols me semblent un parfait symbole d'une femme solaire ! L'hommage à Fatima dans la salle Mauméjean du cimetière du Père-Lachaise est organisé comme une mise en scène digne d'une grande femme de théâtre : les témoignages émouvants du mari, de sa sœur Myriam et de ses jumeaux Fabienne & Florent brossent le portrait d'une épouse, d'une sœur, d'une mère et d'une femme à la fois hors commun et imprévisible. Au fond de la salle, un écran montre des images de sa vie, notamment de ses dernières années, ainsi qu'une séance de photos des joueurs de rugby de la Nouvelle- Zélande- une excellente idée de son fils permettant de sécher nos larmes, après tous ces discours. Puis le temps passe tellement vite que le public n'a même plus l'occasion de prendre la parole, d'ailleurs une affaire très difficile en pleurant. Personnellement, je n'en suis pas capable de construire une phrase sensée dans un contexte pareil. Encore moins avec un micro. Avant de partir, je prends un des petits livres intitulés « Le Chant de la montagne » (publié en 1993 au Québec) disposés sur les bancs.

Ainsi se termine notre rendez-vous d'adieu par le cadeau d'un livre. Il s'agit d'un texte écologique sur la transhumance dans le sud de la France, écrit pour les enfants. Fatima a adoré les montagnes : Je reste grandement fascinée par les civilisations du froid, dit-elle dans une lettre en 2013. Elle était une passionnée voyageuse, une véritable citoyenne du monde. Nous avons voyagé ensemble, discuté pendant des heures tous les problèmes du monde, sans jamais oublier d'en rire un bon moment. L'amitié, c'est un échange, n'est-ce pas ? -constate-t-elle dans une autre lettre du 31 août 2006. Très juste. Ses lignes du livre d'or sont signées par A toujours, Fatima Gallaire. Oui, à toujours. J'espère que le 13e arrondissement va lui consacrer une place ou pourquoi pas une rue, un jour. Elle le mérite bien.