Le 8 mars 2020 en hommage à Odile Stassinet (1927-2018)-la femme à deux tombes

16/03/2020

La première rencontre avec cette femme peu ordinaire remonte au début de l'époque inoubliable de Jorge Lavelli, directeur-fondateur de génie franco-argentin du théâtre de la Colline (1987-1996), seul théâtre de Paris consacré à la création contemporaine inédite, dans un abribus près du théâtre. On échange nos numéros de téléphone, après une discussion animée sur le théâtre au féminin, en sortant d'une conférence sur Marieluise Fleisser (1901-1974), la plus grande femme dramaturge du théâtre moderne de l'Allemagne -selon Elfriede Jelinek. Le destin fait que nous garderons ainsi le contact durant presque 30 ans, jusqu'à la fin de sa vie à l'unité Alzheimer de la maison de retraite Sacré-Cœur à Gentilly, en 2018. https://www.essentiel-autonomie.com/trouver-maison-retraite-ehpad/ehpad/940803687/residence-sacre-coeur-gentilly

D'abord, pour voir ensemble de nombreuses pièces de théâtre. Ensuite, la découverte d'une deuxième passion en commun : l'architecture. En fait, pendant très longtemps Odile Stassinet milite au sein de l'association SOS Paris (créée en 1973) qui défend le patrimoine architecturale de la capitale. https://sosparis.free.fr/index.htm En revanche, elle n'adore pas seulement les vieilles pierres mais également les constructions contemporaines. Son chouchou n'est personne d'autre que l'enfant terrible de l'architecture française Rudy Ricciotti qui a transformé les moulins de Paris pour y installer l'université Denis Diderot Paris VII dans le 13e, en 2001. https://rudyricciotti.com/ Puis, nous allons régulièrement ensemble à Orléans à l'occasion de l'ArchiLab à partir de 1999 (ces rencontres d'architecture sont devenues en 2019 la Biennale d'Architecture). https://www.frac-centre.fr/ Sans oublier un voyage studieux à Bordeaux en compagnie de Barbara Schaeffer, architecte allemande travaillant un moment à Paris, afin de visiter une exposition au centre Arc en rêve consacré à l'architecture depuis 1981. https://www.bordeaux.fr/o284/arc-en-reve-centre-d-architecture

Parmi tous ces rendez-vous celui du 8 mars restera toujours sacré : d'une part, pour fêter l'anniversaire d'Odile et d'autre part, célébrer la journée des droits de la femme. Jusqu'en 2007, à l'âge de 80 ans, c'est une personnalité en pleine forme, cultivée, coquette et curieuse du monde. Même une année plus tard, dans un café près de la BnF Mitterrand, tout va encore bien (certes un peu plus lentement car appuyée sur une canne!). Ensuite, son téléphone ne répond plus. Silence durant trois ans. Intriguée, je commence une recherche sur place : à son domicile dans le 13e, son ancienne gardienne m'informe de son déménagement à la maison de retraite, pas très loin à l'autre côté du périphérique, à Gentilly. Justement l'endroit où elle a été bénévole pendant des années auprès d'une centenaire. Son frère Jean a organisé toutes les formalités pour sa sœur, avant de tomber gravement malade lui-même et de mourir peu de temps après l'arrivée d'Odile à la maison de retraite. Quel coup fatal ! Abandonnée, elle perd chaque jour un peu plus son énergie légendaire, sa voix portante et ne communique même plus au bout des quelques mois. C'est la maladie Alzheimer qui gagne et la solitude permanente fait le reste...

Notre dernier rendez-vous a lieu le 8 mars 2018 dans sa nouvelle chambre, très grande mais peu accueillante- avec un poste de télé allumé en permanence comme seule compagnie. Huit mois plus tard, le 25 novembre, elle meurt à l'hôpital Kremlin-Bicêtre. Malgré les directives laissées par son frère concernant le caveau familial situé au cimetière de Montparnasse (où son nom à elle a été déjà marqué depuis des années), Odile Stassinet sera enterrée contre sa volonté au cimetière de Kremlin-Bicêtre dans un caveau modeste d'une concession de 10 ans. Ce n'est pas très catholique... or la maison de retraite ne livre aucune explication à une personne sans lien familiale avec la personne décédée. C'est bien pratique.

Quoi qu'il en soit, la mort n'empêche guère notre rendez-vous annuel : après avoir décoré sa tombe par une jolie plante dans la couleur fétiche des féministes ce 8 mars, le hasard veut que la marche de la journée internationale des droits des femmes démarre à peine 15 minutes à pied du cimetière, c'est-à-dire à la place d'Italie. Cette année la marche est dénommée ironiquement « marche des grandes gagnantes », en référence à la réforme des retraites à points imposée brutalement par l'article 49. 3, sans terminer le débat à l'Assemblée nationale. https://paris.demosphere.net/rv/76969

Quelle agréable surprise en arrivant sur la place d'Italie de constater la présence de nombreuses jeunes femmes (et même d'un grand nombre de jeunes hommes !) qui scandent leur devise « Liberté, égalité et sororité ». Et de voir tous ces pancartes du cortège expriment leur colère contre la récente remise du César du meilleur film à « Violanski » ou « En France on ne dit pas violeur mais meilleur réalisateur ». https://www.huffingtonpost.fr/entry/les-meilleurs-happenings-a-la-marche-du-8-mars_fr_5e651ef7c5b68d616455e993 Il y aura plus tard des chants et des performances, parfois interrompus par la pluie. Cette fois-ci les forces de l'ordre sont restées pacifiques jusqu'à la fin du cortège, contrairement à la vieille sur la place de la République, lors de la manif contre les violences faites aux femmes.https://www.revolutionpermanente.fr/8-mars-la-marche-nocturne-feministe-violemment-reprimee-par-la-police-a-Paris

Dès le début du mois de mars, on peut constater une forte mobilisation en faveur des causes des femmes, notamment venant du monde politique car les élections municipales l'obligent à s'intéresser au vote féminin. Sachez que toutes les candidates & tous les candidats ne sont pas seulement devenu-e-s par miracle écologiques mais aussi féministes !!! Prenons que deux exemples : du 2 au 9 mars, la Mairie du 3e (qui va devenir la Mairie Centre regroupant quatre arrondissements) organise une exposition sur le prix Femme architecte 2015-2019 et à l'occasion du vernissage du 7 mars, les quatre maires ainsi que Hélène Bidard l'adjointe à la Mairie de Paris en charge de l'égalité femmes/hommes y sont présent-e-s. Hélène Bidard profite d'énumérer tout ce qu'on fait pour les Parisiennes, sans oublier la toute nouvelle « Cité Audacieuse » déclarée « premier lieu dédié au rayonnement des droits des femmes en France » inaugurée le 5 mars.https://www.youtube.com/watch?v=5ZtOEL4owEU

https://www.paris.fr/pages/la-cite-audacieuse-liberte-egalite-sororite-a-paris-7563

https://www.femmes-archi.org/

Si les deux initiatives sont sans aucun doute louables et certainement nécessaires, le calendrier semble forcé : après le Greenwashing maintenant le Violetwashing* ?

* Si le terme n'existe pas encore, on a besoin de l'inventer.