Fin de la capitale de l'exception culturelle française ?

12/01/2021

Le 15 décembre dernier, le monde du spectacle prend la Bastille -au moins symboliquement, afin de protester contre la prolongation de la fermeture des lieux de culture. En fait, il semble incompréhensible pour cette partie de la population que le gouvernement favorise sans aucune logique le commerce et le culte au détriment de la culture, dans un pays mondialement connue pour son « exception culturelle ». Historiquement parlant, ce concept date de 1959 sous la présidence du général de Gaulle nommant l'aventurier parisien André Malraux (1901-1976) ministre de la Culture. Le premier dans l'histoire de la France et en poste pendant dix ans:

J'ai écrit jadis : la culture ne s'hérite pas, elle se conquiert. Ce qui doit nous unir, c'est l'objet de cette conquête.

https://www.culture.gouv.fr/Nous-connaitre/Decouvrir-le-ministere/Histoire-du-ministere/L-histoire-du-ministere/Les-ministres/Andre-Malraux Sa politique culturelle vise en première ligne la sauvegarde du patrimoine, en particulier celle de la capitale, car la France est passionnée par l'histoire, notamment la sienne. Ensuite, la création des nouvelles Maisons de la Culture à travers le pays, selon le modèle de la première Maison de la culture fondée à l'initiative du journaliste parisien et homme politique communiste Paul Vaillant-Couturier (1892-1937) à Paris, en 1935. En 3e position se trouve la promotion de l'industrie de cinéma, déjà entamée en 1946 par la création du centre national de la cinématographie (CNC). Rappelons en passage que le 7e Art est né à Lyon mais la première projection publique organisée par les frères Lumières -précurseurs du cinéma- avait lieu à Paris le 28 décembre 1895. https://www.francetvinfo.fr/culture/patrimoine/cinema-il-y-a-125-ans-l-avant-premiere-des-freres-lumiere_4236371.html

Le domaine du cinéma témoigne mieux que n'importe autre domaine culturel de l'ambition politique de promouvoir et surtout de subventionner la culture et la langue française (face à l'anglais et la culture américaine). Il en résulte que la France dispose sans aucun doute du plus grand parc de salles en Europe (3e dans le monde) et jusqu'à l'arrivée de la pandémie actuelle, son industrie cinématographique a été plus importante que celle de l'automobile. Sachez que Paris compte autour de 85 cinémas dont 38 classés Art et Essai. https://www.paris.fr/pages/le-cinema-a-paris-2347/ Leurs propriétaires sont majoritairement issu-e-s du monde cinématographique français ou étranger telle la productrice de films Sophie Dulac ou Marin Karmitz issu d'une famille juive de Roumanie (fondateur de salles MK2) ou le tout dernier Charles S. Cohen, un promoteur immobilier et producteur de films américain d'une fortune de 3,5 milliards USD en 2020 qui veut faire revivre le seul cinéma du 7e, la Pagode en version de 1896 (livraison du projet vers 2022/23 et équipé d'un bar à vin à la place du salon de thé). https://www.leparisien.fr/paris-75/paris-la-pagode-promise-a-une-renaissance-exemplaire-04-06-2020-8329857.php Paris est indéniablement la capitale européenne la plus cinéphile où les cinémas ouvrent leurs portes dès 9h le matin jusqu'à minuit et où le public est régulièrement invité à des festivals, des projections-débats, des Avant-premières, parmi d'autres événements. La « Ville Lumière » s'est imposée aussi comme le lieu préféré des tournages de films (cinéma, Télé, Web) au niveau de productions nationales et internationales, notamment américaines. Or, cette activité est fortement réglementée depuis 2008. Ainsi au moins deux acteurs/actrices d'origine française doivent figurer dans ces films. Hélas, l'année 2020 entre comme une année noire dans l'histoire du cinéma français, en termes de véritable catastrophe économique : 65,1 millions d'entrées contre 213,07 en 2019, par conséquent une chute de 70% à cause de deux confinements. L'annulation du Festival de Cannes (créé en 1946 en réaction au festival de Venise fondé en 1932 par un entrepreneur d'orientation fasciste) ainsi que l'interdiction des tournages complètent le désastre. Entretemps, un-e sur deux Français-e-s se sont abonné-e-s à Netflix ou/et Disney+. Les nombreuses productions américaines ne risquent désormais pas seulement d'écraser les films français/francophones dans les salles de cinéma mais également sur les écrans à la maison. Autrement dit, la victoire assurée du cinéma commercial sur le cinéma indépendant.

Quels sont les autres secteurs marqués par la politique de l'exception culturelle ? Il en a beaucoup mais il vaut la peine de souligner l'important de deux dont la littérature (prix unique du livre, les prix littéraires prestigieux, deux rentrées littéraires par an, réseau de bibliothèques gratuites) et l'art contemporain (création des FRAC à travers le pays) (cf. chiffres du ministère de la Culture https://www.culture.gouv.fr/Sites-thematiques/Etudes-et-statistiques/Publications/Collections-d-ouvrages/Chiffres-cles-statistiques-de-la-culture-et-de-la-communication-2012-2020/Chiffres-cles-2020 Cependant, depuis des années 90, les gouvernements successifs de droite comme de gauche ont commencé à imiter le modèle anglo-saxon qui abandonne la culture aux acteurs privés - très souvent contre des avantages fiscaux et pour permettre de changer leur image. Grace à cette nouvelle politique « culturelle », l'entreprise Total- parmi les plus grands pollueurs de la planète- est devenue un grand mécène du Louvre. L'analyse de la situation globale des musées parisiens municipaux reflète davantage ce changement, à travers le personnage de Christophe Girard. Cet homme politique et d'affaires sans complexe (exposant son portrait nu dans son bureau à la mairie !) devient l'adjoint à la culture en 2001 sous le maire Bertrand Delanoë et reste tranquillement en poste chez Bernard Arnault (LVMH). Jusqu'à sa démission due au scandale autour de l'auteur pédophile Gabriel Matzneff en été 2020, sous la maire Anne Higaldo fraichement réélue grâce aux voix des écologistes, le pouvoir politique et économique de l'industrie de luxe dans la scène culturelle parisienne est très important. A l'heure actuelle, la Bourse de Commerce - nouvelle collection privée de François Pinault - attend son ouverture, empêchée par la crise sanitaire depuis des mois. La suite de l'histoire avec la nouvelle adjointe Carine Rolland !

Pendant des années, l'influence grandissante à travers le mécénat a sans aucun doute énormément modifié la politique culturelle de la France et son appartenance à l'Union européenne prônant une politique économique commune de privatisation de tous les services publics (la culture incluse) fait le reste. Depuis Malraux, aucun-e ministre de culture a repris le flambeau à l'exception de Jack Lang (80 ans) - depuis 25 janvier 2013 président de l'Institut du Monde Arabe. Sous François Mitterrand, le premier président socialiste de la 5e République, il défend le financement important dans les secteurs de la culture. Et des mesures de protections des produits culturels. On lui doit le prix unique du livre, la fête de la musique et la promotion de l'art de rue. Pourtant, cela n'empêchera pas une privatisation galopante du secteur culturel également organisée par l'Etat. Pour en citer qu'un exemple, en août 1990, Culturespaces - une entreprise privée, filiale d'Engie (anciennement GDF et Suez)- voit le jour. Elle gère 14 établissements culturels (musées & des monuments historiques), 30 ans plus tard. https://www.culturespaces.com/fr/home A Paris où se trouve son siège dans le 8e arrondissement, cette entreprise très florissante s'occupe de la gestion de deux lieux de prestige de la capitale: primo, le musée Jacquemart-André et secundo, l'Atelier des Lumières, premier centre d'art numérique. Après la mort de son mari, la peintre Nélie Jacquemart (1841-1912) continue seule la collection d'art du couple et en fait un legs à l'Institut de France, avant sa mort en 1912. Un an après, son musée ouvre ses portes et rencontre un grand succès. Sa gestion sera confiée en 1996 à Culturespaces. Suite à cette nouvelle gestion, l'accès au musée est devenu relativement cher, le lieu n'offre pas de gratuité lors du premier dimanche du mois et ne pratique peu de réduction en faveur d'un public précaire, pourtant initialement ciblé par sa fondatrice issue d'une famille modeste. https://www.jaimemonpatrimoine.fr/fr/module/81/642/nelie-jacquemart-femme-et-collectionneuse-d-exception

Inutile de souligner que l'offre culturelle de Paris est particulièrement riche et qu'aucune autre ville française ne peut se comparer avec elle sur ce plan. Gouvernance centraliste oblige, toute politique culturelle doit servir tout d'abord à la capitale. https://www.paris.fr/pages/paris-capitale-mondiale-des-arts-et-de-la-culture-5774 Néanmoins, depuis plusieurs années, l'investissement dans la culture cible davantage le soutien du tourisme culturel combiné par un shopping de luxe (sans oublier l'excursion obligatoire à Disneyland, parc de loisir américain ouvert en 1992) que la population parisienne et française. En 2019, la capitale a accueilli 38 millions de touristes. Malgré le fait que la France représente le pays le plus visité au monde, aucun gouvernement n'a encore créé un véritable ministère de tourisme, pour transformer un tourisme de masse en tourisme durable (à l'heure actuelle, c'est le ministère de l'Europe et des Affaires étrangères qui s'occupe du tourisme). Il est important de souligner que le secteur de la culture présente 22% du PIB - contre seulement 7,2 % du PIB pour le tourisme- et 630.000 emplois. Les choix politiques lors de la crise sanitaire ont mise en danger de mort de la culture. Lors de la manifestation du 15 décembre sur les marches de l'opéra, une manifestante a tenu une pancarte : La culture est ma religion, laissez-moi la pratiquer ! Hélas, le conseil d'Etat a refusé la réouverture des lieux d'art et de culture demandée par un référé-liberté par les professionnel-le-s du théâtre dont le Monfort. Il y a peu d'espoir pour la réouverture fin de janvier.

Pour conclure, même si le constat est triste, mais sans volonté politique et financement adapté venant de l'Etat, l'exception culturelle de la France va simplement disparaître bientôt et avec elle l'accès à la culture pour toute la population. La défense de sa langue et de la Francophonie est déjà plus active à Montréal qu'à Paris où la culture est devenue une marchandise comme une autre dont le privé s'en charge, en assurant la diffusion numérique de Netflix et des chaines privées par les 5G. Une citation du célèbre roman 1984 de George Orwell à méditer:

Pour que l'égalité humaine soit à jamais écartée, pour que les grands, comme nous les avons appelés, gardent perpétuellement leurs places, la condition mentale dominante doit être la folie dirigée.