Paris en pleine tempête d’automne ou de la guerre contre la liberté de presse jusqu’à l’article 24 de la loi « Sécurité globale »

09/12/2020

Dans le pays des droits de l'Homme (dit « droits humains » dans les autres pays francophones), cette histoire peu glorieuse commence en même temps que la prise du pouvoir du jeune président inexpérimenté Macron (39 ans) le 14 mai 2017, par son projet d'éloignement des journalistes du Palais de l'Elysée, autrement dit du cœur du pouvoir de la République. C'est immédiatement perçu comme une déclaration de guerre, à peine déguisée par un prétexte de manque de place, par la classe médiatique. Cependant, cette menace ne chagrine guère l'ensemble des médias, puisque le nouveau chef de l'Etat construira rapidement son propre système de communication, à l'instar des présidents américains à la Maison Blanche, basée sur une stricte sélection de journalistes trié-e-s sur le volet, notamment venant de la presse people (Paris Match, Gala, Closer etc.). Ainsi, dès le début, l'image du couple présidentiel est exclusivement gérée par Michèle dit Mimi Marchand, surnommée la « mamarazzi » de 70 ans à l'époque. Faire différemment que ses prédécesseurs semble un leitmotiv de sa politique ambitieuse. Néanmoins, Macron doit se confronter rapidement à des limites insoupçonnées : la création d'un statut officiel de Première Dame à l'instar de la First Lady aux Etats-Unis pour sa conjointe Brigitte (née en 1953 à Amiens d'une famille de chocolatiers) est abandonnée, sans débat, suite aux protestations massives de la population à travers d'une pétition en ligne. Par contre, il lui faut quand-même deux ans de réflexion et des rapports conflictuels avec la presse, pour que le maintien de la salle de presse dans la cour de l'Elysée soit finalement annoncé.

Cette décision n'est nullement prise par hasard à ce moment précis où le pays entier est secoué par l'impressionnant mouvement de protestation des gilets jaunes, ininterrompu pendant tous les samedis dès octobre 2018. Affaibli et en chute libre dans les sondages, le président a fortement besoin de la coopération de tous les médias, afin de créer un climat d'apaisement. Il se montre par conséquent pour la suite plus accessible, c'est-à-dire à la fois aux médias du privé - largement favorable à sa politique - ainsi qu'aux médias du service public. Cela n'empêche pas que le ministère de la Culture et de la Communication se charge activement en même temps de mettre en œuvre la réforme de ces médias de l'Etat, à savoir la fusion de France Télévisions, Radio France, l'INA (Institut national de l'audiovisuel) et France Médias Monde. Dès début 2021, l'audiovisuel public sera regroupé au sein d'une sorte de « BBC à la française » sous forme de holding baptisé « France Médias ». Seulement les chaînes d'Arte et de TV5 Monde vont garder leur indépendance car elles sont issues des partenariats internationaux, en l'occurrence avec l'Allemagne pour l'une et avec des partenaires francophones (Belgique, Suisse, Québec et autres) pour l'autre. Cette fusion met, par conséquent, fin à l'indépendance des autres quatre institutions, car le gouvernement va retirer au CSA (Conseil Supérieur de l'Audiovisuel) le pouvoir de designer leurs dirigent-e-s, pour le confier aux conseil administration de ces sociétés.

A l'heure actuelle, France Télévisions et Radio France sont dirigées par la cheffe d'entreprise Delphine Ernotte (née en 1966) d'une part et par la haute fonctionnaire Sibyle Veil (née en 1977, même promotion de l'ENA que Macron) d'autre part. Le seul mot d'ordre pour les deux PDG-présidentes est « contrôle » : des finances bien sûr et en même temps des programmations. Certes, la surpression des émissions critiques et le licenciement des journalistes (de nombreux humoristes notamment chez France Inter) qui gênent ne date pas de hier. Pourtant il y a une nette accélération sous le gouvernement macroniste. Il faut savoir que la presse écrite se trouve déjà exclusivement dans les mains des hommes d'affaires français et étrangers, à l'exception du Canard enchaîné, journal satirique paraissant le mercredi depuis 105 ans, et du Monde diplomatique. Ce mensuel critique d'informations et d'analyses fondé en mai 1954 publie chaque année sa fameuse carte des médias français affichant l'ensemble des propriétaires, pour ne citer que Bernard Arnault, Vincent Bolloré et Patrick Drahi parmi les milliardaires français. Dans un avenir proche, le pluralisme de la radio et des télévisions publiques sont concrètement en danger : en août 2020, la suppression de deux chaînes France 4 (seule programme destiné exclusivement aux enfants) ainsi que France Ô (programme ultramarin pour la population d'Outre-mer) est décidée et puis rapportée jusqu'en 2021, à cause de la crise sanitaire. En effet, lors du confinement, les médias du service public ont un rôle très important à jouer, à savoir d'informer objectivement sans pression du gouvernement, en toute indépendance. Une tâche très compliquée dans le contexte actuel car à la crise sanitaire s'ajoute une crise économique, culturelle et sociale. Notons en passage que la suppression des partenariats gênants (par exemple entre France Inter et la populaire « Fête de l'Huma ») est déjà devenu réalité ainsi que le clap du fin des émissions de journalisme d'investigation tel que « Pièce à conviction » sur France 3 - officiellement des victimes des restrictions budgétaires et l'annonce d'un journalisme de « solution ». Espérons que l'humoriste belge, l'insolente Caroline Vanhoenacker, peut travailler encore un petit moment chez France Inter : le rire est le meilleur arme contre le désespoir.

Après la déclaration de guerre au corona virus le 17 mars suivie d'un premier confinement de 55 jours jusqu'au 11 mai, le chef de l'Etat subit un échec cuisant suite à la défaite de son mouvement En marche ! (LREM), lors du second tour des élections municipales le 28 juin. Quatre mois plus tard, lors du 2e confinement éclate la plus grande crise politique issue du dernier voire 2e remaniement du gouvernement : l'important virage à droite (d'une ligne politique qui s'est présentée en même temps de gauche et de droite !) est principalement incarné par la nomination de Gérald Darmanin au poste de ministre de l'Intérieur. Le fait qu'il est visé d'une plainte de viol classée sans suite provoque sans tarder une grande mobilisation des féministes dans tout le pays. En revanche, l'opposition au parlement acclame haut et fort le départ de la communicante franco-sénégalaise Sibeth Ndiaye (née en 1979 à Dakar) : l'ancienne porte-parole du gouvernement a affirmé publiquement d' « assumer mentir, pour protéger » le président, autrement dit de justifier ses fake news à la Trump. Ensuite, la période d'apaisement avec les journalistes se termine d'un seul coup par une proposition de loi « Sécurité globale » à l'initiative de Gérald Darmanin dont l'article n°24 stipule l'interdiction de la diffusion des images de policiers en service. Un article qui vise directement la liberté de la presse, car la révélation des images choquantes en matière de bavures policières (cf. affaire Benalla, le tabassage de Michel Zecler etc.) constitue la seule arme, à la fois des victimes et des journalistes. Suite à la mobilisation surprenante- d'ailleurs majoritairement de la jeunesse et des femmes- en faveur de la « Marche de Liberté » du 28 novembre dans les rues de toute la France, l'article en question -déjà voté !- va être retravaillé au parlement. A suivre !

Pour conclure, à 16 mois des prochaines élections présidentielles, de multiples mouvements sociaux en France luttent pour « une rupture avec un système présidentiel anti-démocratique » (Edwy Plenel sur A l'Air libre de Mediapart le 2 décembre) qui concentre trop de pouvoir dans les mains d'une seule personne. Face à une atmosphère de populisme voire de totalitarisme dans les quatre coins de la planète, l'importance des médias indépendants est primordiale pour assurer la liberté de la presse. Sans cette liberté, pas de démocratie ! Le passé récent de l'Europe fasciste a largement démontré le danger de la propagande, en d'autres termes, le danger des médias totalement contrôlés par l'Etat : La liberté de la presse ne s'use que quand on ne s'en sert pas (devise du Canard enchaîné).