Qui a peur de Valentine Prax ?

28/08/2018

Jusqu'au 20 août, le centre Pompidou Metz a exploré le thème de la rencontre artistique de 40 « Couples modernes (1900 à 1945) » à travers une exposition dont Emma Lavigne, directrice du centre depuis 2015, est co-commissaire avec Jane Alison de la Barbican Art Gallery de Londres où une partie des œuvres va bientôt être présentée sous le titre « Modern couples. Art, Intimacy and the Avant-garde » (à partir du 10 octobre 2018 jusqu'au 27 janvier 2019).https://www.barbican.org.uk/whats-on/2018/event/modern-couples-art-intimacy-and-the-avant-garde et https://www.centrepompidou-metz.fr/couples-modernes-0

Réservez vite votre billet d'Eurostar car seulement la version anglaise de cette exposition inclura le couple d'artistes Camille Claudel/Rodin. Une relation de création en effet très peu explorée en France, c'est-à-dire seulement sous l'aspect de la muse & maîtresse... Cela explique sans doute d'avantage que le modeste musée (ouvert en 2017 à Nogent-sur-Seine) consacré en partie à cette sculptrice extraordinaire - qui a passée la majorité de sa vie enfermée dans une maison de fous/folles dans le sud de la France- ne semble pas du tout à la hauteur de son génie. Sa place est incontestablement à Paris et à côté de Rodin ! https://www.museecamilleclaudel.fr/

En revanche, il mérite d'être souligné que l'exposition interdisciplinaire de Metz illustre très bien le processus créatif généré par ces relations amoureuses, passionnées, complexes ou parfois même destructives. Si les couples d'artistes tels que Frida Kahlo/Diego Rivera, Vieira da Silva/Arpad Szenes ou Sophie Taeuber /Jean Arp sont aujourd'hui tellement connus au grand public, c'est aussi grâce à l'accès à leurs lieux de création & d'intimité, respectivement à Mexico DF, à Lisbonne ou à Clamart. https://fr.wikiarquitectura.com/b%C3%A2timent/maison-atelier-de-frida-kahlo-et-diego-rivera/ (atelier-maison à Mexico DF)

https://www.youtube.com/watch?v=DptJAJjAocQ (atelier-maison à Lisbonne)

https://www.fondationarp.org/l-atelier-de-jean-et-sophie.html (atelier-maison à Clamart)

Un des couples les plus célèbres de l'art contemporain Christo & Jeanne-Claude vivant à New York (hélas Jeanne-Claude est décédée en 2009) a fait vibrer la capitale française autour de son pont Neuf, pendant le mois de septembre 1985. Cependant, contrairement à d'autres capitales dans le monde, Paris ne montre guère un vif intérêt pour les nombreux couples d'artistes installés ici- et encore moins pour les femmes artistes travaillant seules. Regardons de près le triste exemple du couple Valentine Prax (1897-1981) et Ossip Zadkine (1890-1967) : elle, peintre et coloriste française, née en Algérie d'une famille catalane de Perpignan côté père et sicilienne coté mère, débarque à la capitale en 1919 où lui, sculpteur russe, est arrivé dix ans plus tôt. A peine rencontrés, ils se marient en 1920 ayant pour témoins de mariage un autre couple d'artistes peintres, Foujita et Fernande Barrey (1893-1960). Après leur mort et presque 50 ans d'art & vie commune, leur atelier-maison situé au 100bis rue d'Assas dans le 6e arrondissement devient le 19 avril 1982 le musée Zadkine. Une institution qui devrait rendre visible l'ensemble de leurs œuvres, selon le souhait exprimé par le sculpteur dès 1964 (et encore confirmé dans le communiqué de presse du jour de la réouverture du musée le 10 octobre 2012 !). Pour quelle raison peut-on ignorer ce souhait et décider d'exclure le travail artistique de son épouse du musée ? Quelle injustice et contraire au bon sens car leur travail respectif est complémentaire : la magie des couleurs de Valentine souligne la beauté des sculptures en bois ou pierre d'Ossip!

Rappelons que c'est l'engagement de l'épouse et son legs à la Ville de Paris qui ont permis la création de ce lieu de mémoire. Comme remerciement, Valentine Prax est chassée de sa propre maison et ses œuvres sont limogées du contexte de leur lieu de création. Par conséquent, l'artiste est aujourd'hui doublement oubliée : par le public et par l'histoire de l'art à Paris (et de l'histoire tout court car son nom n'est même pas marqué sur la pierre tombal de la tombe commune avec son mari au cimetière Montparnasse). Pour voir ses tableaux éparpillés dans toute la France, il faut voyager à Roubaix ou à Céret etc. Son magnifique livre « Avec Zadkine. Souvenirs de notre vie » - illustré par des dessins des deux artistes- est toujours disponible dans les librairies -à l'exception de celle du musée Zadkine. Depuis mars 2018 et un changement de direction, l'unique tableau de Valentine Prax « Nature morte aux lapins et poule », jusqu'à là discrètement accroché à côté des escaliers vers les bureaux au premier étage, a également disparu. Combien de femmes artistes ont été effacées de l'histoire de l'art de cette manière? Il est haut temps de réécrire une histoire de l'art complète, en suivant le bon exemple d'Emma Lavigne, une des rares conservatrices et commissaires en France qui rend les femmes artistes -dont celles du XXe siècle -et leurs œuvres visibles.